Read Ebook: En ménage by Huysmans J K Joris Karl
Font size:
Background color:
Text color:
Add to tbrJar First Page Next Page
Ebook has 1094 lines and 56674 words, and 22 pages
? toute vol?e, tenant son parapluie sous le bras comme un magister, se frottant sans raison les mains.
Cyprien ?tait bien l'homme de sa peinture, un r?volt? au sang pauvre, un an?mique subjugu? par des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur et malade, obs?d? par la sourde tristesse des n?vroses, ?peronn? par les fi?vres, inconscient malgr? ses th?ories, dirig? par ses malaises.
Mal ?quilibr?, versant ? gauche et ? droite, il ?tait incapable de produire une grande oeuvre, mais il avait par moments, une outrance, une audace de peinture curieuse, une recherche souvent r?ussie d'effets inos?s, une note bafouante et cruelle sur la fille surtout, la montrant telle quelle, avec les honteuses pourritures de ses dessous et les corruptions opulentes de ses dessus.
Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebell? et moins ?pre, Andr? allait, lui aussi, de l'avant, mais bien qu'il s'emball?t et pr?ch?t moins, il raisonnait davantage. C'?tait un gar?on bien d?coupl?, ni gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les bilieux, le front court et touffu, la petite moustache noire ?bouriff?e comme celle d'un chat, le menton ? fossette, ras? et bleu, les doigts spatul?s et velus, l'oeil doux avec de longs cils, la l?vre p?le et les dents mauvaises. Il ?tait bourgeoisement v?tu sans n?gligence et sans pose, appartenait ? cette race de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits m?me r?p?s semblent toujours neufs. Sous une apparence d'homme d?lib?r?, il cachait une timidit? de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et du ridicule. Il h?sitait, dans les circonstances les plus simples de la vie, ? prendre un parti, oscillait, voyait des difficult?s partout, les r?solvait parfois avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux minutes apr?s, la fermet? dont il avait fait preuve.
Il connaissait assez la vie pour vous d?monter le m?canisme des vertus et des vices de son prochain. Il vous expliquait clairement le caract?re de la femme des autres, d?signait les mesures ? prendre pour ?viter leurs supercheries et leurs tra?trises, perdait peu ? peu sa lucidit? d'analyse dans son propre m?nage ou bien quand il demeurait clairvoyant, il parait le coup qui le mena?ait, puis fatigu?, il se d?couvrait et se laissait frapper d'autant plus rudement par son adversaire qu'il l'avait d'abord ?chauff? par la r?sistance.
Et ce bon sens et cette finesse si vite ?mouss?s, si vite trahis, le suivaient dans ses livres. L?, comme dans son existence, il ?tait ent?t? et faible sans juste mesure. Ent?t? devant une id?e qu'il ?tait d?cid? ? ?mettre, faible devant les difficult?s qui se levaient lorsqu'il s'agissait de lui donner un corps et de la rendre. Il persistait dans sa volont?, mais il n'essayait m?me pas de tourner l'obstacle, se bornait ? l'?pier, attendant prudemment une occasion, un moment propice. Au fond il bloquait une oeuvre pour ne pas lui livrer assaut et une fois camp? devant elle, il se rel?chait et s'acagnardait dans l'inaction. Bien qu'il s'obstin?t ? ne pas entamer un chapitre autre que celui contre lequel il se battait, il ne parvenait pas ? r?agir contre ses d?faillances, contre son ennui.--La chose, aussit?t commenc?e, le lassait.--Il relisait le chapitre entam? puis se promenait, cherchant la suite, finissait par feuilleter un livre et enfonc? dans un fauteuil, loin de sa table de travail, il ne songeait plus ? son oeuvre, absorb? par celle des autres.
Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et furieux, le coup inattendu et lanc? droit de Cyprien, mais, d'un autre c?t?, n'e?t ?t? son inconstance dans le travail, son apathie dans la vie, son gnian-gnian dans l'attaque, il aurait cr?? une oeuvre moins brillante, moins saccad?e, moins accomplie au petit bonheur, mais plus sagement con?ue et plus solidement faite.
Avec les n?cessit?s de ce temp?rament impressionnable, avec ces n?cessit?s de qui?tude et de bien-?tre, ce d?go?t des choses acquises, ce manque de ressort devant une r?sistance, ce caract?re versatile et mal assis, il avait forc?ment abouti, dans ses livres, ? un ou deux romans lentement pioch?s et douloureusement b?tis, et dans son existence, ? la placidit? d?sir?e du mariage, ? l'amour bon enfant dans une couche bourgeoise.
Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages maladifs, Cyprien devait, dans son art, apr?s avoir fl?n?, travailler, les jours de secousse, dans un coup de feu; il devait forc?ment encore, dans la vie apr?s avoir longuement r?v?, chercher sur des literies de rencontre l'apaisement de ses folies charnelles. Fortement ?chaud?s, l'un et l'autre, par les femmes, Andr? n'y songeait plus qu'avec une certaine douceur triste, Cyprien les consid?rait d'une fa?on ardente et inqui?te. Leurs oeuvres marquaient cette diff?rence des caract?res. Unis dans une commune haine contre les pr?jug?s impos?s par la bourgeoisie, ils s'encourageaient mutuellement, m?prisant l'opinion de la foule, la d?fiant, acceptant les insucc?s, tr?s ? l'?cart du monde des lettres et des peintres, r?guli?rement ?reint?s par tous les journaux, par tous les confr?res qui leur reprochaient leur isolement et leur d?dain. Leur amiti? d'enfance s'?tait affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils avaient toujours v?cu ensemble et, ? part quelques bisbilles venues ? la suite de cancans de femmes qui les avaient comme de juste divis?s, jamais aucune brouille, aucune querelle ne s'?taient ?lev?es entre eux.
Il avait fallu le mariage d'Andr? pour briser tout d'un coup l'intime de leurs relations; ils se manqu?rent d?sunis. L'?pisode du d?ner ne laissait aucun doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. Andr? ne vit bient?t plus son ami que chez les D?sableau qui l'invitaient dans l'espoir qu'il rentoilerait pour rien un portrait de famille. Ainsi ?taient justifi?es les proph?ties de Cyprien: p?core ignorante et grincheuse, amis fichus ? la porte, et enfin, ?clatant comme la gerbe finale, comme le bouquet de ces emb?tements, le cocuage op?r? par un gommeux fade.
Ce fut pour Andr?, du reste, un bonheur que de se retrouver pr?s du peintre, car celui-l? soufflait avec ses fi?vres, des ardeurs de travail aux autres. Il poussait maintenant Andr?, l'?p?e dans les reins, n'acceptant plus l'excuse des habitudes rompues et du logement fra?chement habit?. Il le talonna de telle sorte qu'Andr? se r?attela ? son livre.
La machine semblait avoir r?par? ses rouages mais elle fonctionnait avec lenteur. Il s'appesantissait des journ?es enti?res sur une page, mais il ?tait, somme toute, tr?s satisfait. La mise en train de son oeuvre ?tait termin?e, il n'avait plus d'inqui?tude, ne doutait pas qu'il ne p?t prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des journ?es charmantes de labeur et de fl?ne, s'escrimant ? petits coups, se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fen?tres d'un Minist?re situ?es vis-?-vis des siennes l'int?rieur des bureaux, des enfilades de cartons verts ? poign?es de cuivre, des tables de bois noir, ? casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers ?normes. Il avait en face de lui, juste, deux employ?s enferm?s dans la m?me pi?ce, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui vo?tait un dos dont l'?chine saillait. Puis, une tache blanche entrevue au fond du bureau, derri?re les vitres de la crois?e, disparaissait, ouvrant un jour sur une autre pi?ce et des gens entraient, des papiers ? la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant, ils d?pla?aient et remettaient de nouveau la tache blanche en place.
Ce mic-mac int?ressa Andr?. Il commen?ait ? conna?tre les habitudes de ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air minable et b?nin, venait t?t, changeait de bottines et d'habit, s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un croissant de deux sous ? trois heures, r?glait beaucoup de papier jaun?tre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou d'un Vanves quelconque, ?tre mari? et mal ? l'aise dans son m?nage. Il sortait furtivement, dans la journ?e, revenait parfois avec un petit paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait des lettres ? son bureau.
L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derri?re des monceaux entass?s de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait d?s qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-l? devait travailler au dehors et ?tre c?libataire, ? en juger par sa h?te ? d?guerpir, par les cure-dents de gargote qu'il m?chonnait tout en ?crivant.
Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Minist?re, par les hautes fen?tres du premier, par les crois?es plus basses des autres ?tages, par les lucarnes ?trangl?es du fa?te, Andr? voyait des hommes pareils fumant, ?crivant, lisant des journaux, virant et tournant, accoupl?s dans des pi?ces semblables.
Puis, il se fatiguait ? contempler l'ennui de ces malheureux et, se penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin, enfilait d'un coup d'oeil toute la rue qui arborait une allure de bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place d'une Sous-Pr?fecture de derni?re classe; ici et l?, pr?s d'un d?p?t de voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'h?tels b?illaient dans leurs casaques blanches, ?changeaient le bonjour avec des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqu?s derri?re le grillage des crois?es de cuisine, avec le commissionnaire en vedette sur le seuil du marchand de vins.
Morne, le matin, et d?serte le soir, la rue Cambac?r?s ne commen?ait ? s'animer que vers les onze heures. Alors une cha?ne de gar?ons de bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des oeufs sur le plat, des bouteilles cachet?es, des assiettes fumantes ou couvertes, se d?roulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Minist?re et l?, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec un sergent de ville en faction pr?s d'un tonneau de charbonnier, avec les hommes de peine aux livr?es bleu-lin, avec le cantonnier charg? d'arroser la rue.
Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des fiacres accouraient de tous les points et, s'arr?tant devant l'entr?e pavois?e d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir pr?s de la gu?rite inoccup?e d'un factionnaire, des gens affair?s qui portaient sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la vo?te de la porte-coch?re, ne reparaissaient plus que longtemps apr?s, consultaient leurs montres et semblaient emb?t?s, pour la plupart.
D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les escaliers de service des coulisses et de la sc?ne, disparaissaient par une porte voisine, par la petite porte du n? 9, semblable ? l'entr?e des artistes de ce th??tre, et des m?res-nobles, de vieilles dames aux boudins flageolant sous leurs brides, venues pour qu?mander des pensions ou des secours, appr?taient sur le seuil leurs mines contrites et pr?paraient leurs larmes.
Mais, c'?tait vers trois heures surtout que la h?te de la rue s'accentuait. Une procession d?filait d'importants Messieurs, des D?put?s, des S?nateurs, des Pr?fets et d'autres Messieurs d?cor?s de ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la main et s'?loignaient, arr?t?s eux aussi, par des gens qui leur parlaient avec d?f?rence et le chapeau bas.
Dans cette rue silencieuse, malgr? sa navette ininterrompue de monde, dans cette chauss?e o? l'on entendait le roulement mou des fiacres sur l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiff? d'un melon de cuir noir, orn? de ciseaux peints en blanc, une petite caisse retenue sur l'?paule par une bretelle, chantant sur un mode lugubre: v'l? le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en ville!--A d'autres moments, un <
Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des voitures particuli?res emportant dans leurs caisses des flots de toilettes claires, s'arr?taient devant un petit h?tel ? un ?tage, contigu ? la maison o? logeait Andr? et un vigoureux coup de timbre retentissait, annon?ant les visites, suivi de pr?s par le choc lourd des vantaux qu'on referme.
Andr? commen?ait ? classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa terrasse. La vie singuli?re de la rue Cambac?r?s lui arrivait de moins en moins confuse, il voyait se d?gager peu ? peu de ces b?tisses d?color?es ou badigeonn?es de jaune d'ocre une m?lancolie de locaux inhabit?s pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chauss?e que n'?gaient aucune industrie et aucun commerce.
Une sorte d'ennui pr?valait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par contrainte et que par besoin; c'?tait, en d?pit de la vie factice et courte qu'insufflaient ? cette rue les bureaux du Minist?re, la teinte lugubre d'une province morte.
Andr? s'applaudit en somme de r?sider dans un quartier aussi recueilli et aussi tranquille, mais M?lanie qui s'int?ressait peu ? l'atmosph?re sp?ciale de ces rues, se borna ? trouver ce coin de Paris malhonn?te. La vie y co?tait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un ?picier ou une fruiti?re. Elle assomma son ma?tre de plaintes, d?clara ne pas vouloir aller au march? parce que toutes les paysannes ?taient des chipoti?res et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle ach?terait dor?navant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; ? l'entendre, les avenues situ?es derri?re les Invalides, ?taient un pays de Cocagne o? les commer?ants vendaient ? perte. Andr? lui r?pondit simplement qu'elle ?tait parfaitement libre de trimballer, si bon lui semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux ?conomies qu'elle pr?tendait r?aliser par ce syst?me, il y crut d'autant moins qu'elle continua ? exhiber, tous les deux jours, une interminable liste de d?penses.
Libre de se pourvoir o? qu'elle voudrait, M?lanie se tint parole et s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honor?, la r?putation d'une r?leuse. Une animosit? extr?me succ?da aux plates flatteries que les marchandes lui d?bit?rent par cupidit?, les premiers temps, puis, les querelles sourdes enfl?rent et d?bordant des trottoirs, entr?rent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de ne pas faire le m?nage d'Andr?, excit? par les col?res des boutiques o? stationnait sa femme, le concierge brandit un r?glement qui interdisait de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, apr?s dix heures. Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat acharn? pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tomb?es dans les escaliers.
Andr? s'inqui?ta, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il ordonna ? M?lanie de rester tranquille, graissa la patte du portier, parvint ? force de largesses et de petits soins, ? obtenir une sorte de tr?ve. Pour r?compenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur chagrine, il ?couta m?me des histoires ? dormir debout qu'elle jugea utile de lui raconter. Des gar?ons de bureau et m?me des employ?s du Minist?re lui faisaient de l'oeil d?s qu'elle apparaissait sur la terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'?prouvait r?ellement pas, ?tant flatt?e au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les d?plorant, avec trop de d?tails.
Andr? haussait les ?paules; la vertu de M?lanie l'int?ressait peu; ce qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameut?t point les curiosit?s de la rue sur elle.
Il ?tait pay? pour savoir ? quoi s'en tenir sur les rages jacassi?res des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le jour o? il s'en fut surveiller le d?m?nagement de son ami, avaient d?pass?, comme ?tiage, toutes les crues des sottises connues.
Du charbonnier chez la fruiti?re, de la fruiti?re chez le boulanger, du boulanger chez le pharmacien, ?'avait ?t? un assaut de malpropret?s et d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M. D?sableau. Andr? entretenait une modiste, on la d?peignait m?me, tout le monde l'avait vue, une blonde fatigu?e qui manquait de dents. C'?tait avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son m?nage: il laissait sa femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air si honn?te et si doux!--Je te l'aurais fais marcher, moi, ? la place de sa bourgeoise, disait l'une.--Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les mettait d'accord en affirmant que tous les hommes ?taient bons ? jeter dans le m?me sac!--Et, c'?taient, chaque jour, de nouvelles d?couvertes saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le d?part d'Andr? et des histoires d'abandon, ins?r?es dans les journaux, c'?taient des th?ses soutenues par d'intarissables cancani?res, des allusions aux autres m?nages de la rue, des m?disances effac?es et raviv?es soudain sur l'un et sur l'autre. La ma?tresse de ce gars-l? c'est une ?cuy?re, d?clara p?remptoirement le boulanger qui sut qu'Andr? ?crivait, et il citait, ? l'appui de son dire, des bavettes n?buleuses, des arguments qui ne prouvaient rien. O? ils ?taient tous du m?me avis, par exemple, c'est quand ils pr?tendaient qu'Andr? avait bien la figure de ce qu'il ?tait. Le malheureux se serait sauv? pour ne pas payer ses dettes, qu'il n'aurait point accumul? sur lui plus de fureurs et plus de haines.
Puis, un beau soir, dans ce concert d'impr?cations, la concierge, ?chauff?e par le cassis, donna sa note. Elle r?v?la des d?tails inattendus sur la femme d'Andr?; alors, les langues qui commen?aient ? s'arr?ter, tourn?rent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait entrevu, la nuit, alors qu'Andr? le reconduisait, en l'?clairant. Sans nul doute ils ?taient tous de connivence, l'amant ?tait le fils d'un capitaliste, il entretenait le mari et la femme. Andr? ?tait un fain?ant et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un fl?neur qui trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la r?putation d'une d?vergond?e et d'une hypocrite. Son teint p?le qui fut d'abord celui d'une pauvre femme qui se ronge les sangs parce que son mari la d?laisse, devint l'ignoble lividit? d'une fille ?puis?e par la noce, puis il y eut encore un revirement en sa faveur, c'?tait cet horreur d'homme qui l'avait corrompue! Elle appartenait ? une bonne famille; M. D?sableau, son oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait d?vers?es sur Andr?, en pr?sence de plusieurs personnes, montraient bien le m?pris que lui inspirait le mari de sa ni?ce.
Cyprien demeura interdit. Il regarda, r?sign?, vider ce tombereau d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'?chappaient maintenant de toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de l?, s'amassant dans la loge des concierges, se r?pandaient dans les cours, entraient comme une fum?e fine sous la porte des paliers, emplissaient les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles ? manger de leurs ma?tres, envahissaient jusqu'aux alc?ves.
Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprim?s dans leurs cages, les portes ferm?es, n'ayant m?me pu se m?nager des ?claircies, en frottant avec les doigts la bu?e qui leur voilait la rue, ils s'?taient morfondus derri?re les foug?res d'argent dont la gel?e ?tamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les rassasier; aux aguets derri?re leurs comptoirs, ils avaient en vain tent? de suivre de l'oeil les passants et de cracher dans le dos des personnes qui les faisaient vivre.
La contrainte que le froid leur imposa, les rendit f?roces. Toutes les mesures qu'Andr? avait imagin?es pour ?touffer l'?clat de son malheur, ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de son d?part et Cyprien qui lui narra, en les ?mondant, les ineptes ?neries qu'on d?goisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il l'avait su, que lui-m?me n'avait pas ?t? plus ?pargn?. Il ?tait le confident du mari, un monsieur de son esp?ce, vivant sans doute aux d?pens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu diff?rent. Il admettait volontiers que le peintre f?t une canaille, mais il pensait que c'?tait lui qui avait s?duit la femme d'Andr?. Il ?tayait du reste son dire de raisons profondes bas?es sur l'amiti? qui liait les deux hommes. On n'est jamais tromp? que par ses amis, disait-il; mais, alors, dans ce cas-l?, Andr? n'?tait plus qu'un jobard, un mari qu'on pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible; une partie du voisinage h?sitait pourtant, mais la concierge ayant affirm? que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas ? l'amant qui poss?dait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des ?paules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans la m?me r?probation, Andr?, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement les causes pour lesquelles ce m?nage changeait si souvent de bonne et comment il en ?tait finalement priv?. Une fille qui se respectait quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu d?go?t?e que p?t ?tre la derni?re qui ressemblait pourtant ? une vraie catau, elle avait eu des hauts de coeur et en avait rendu de d?go?t son tablier! Une v?ritable maison de passe, conclut le quartier en choeur; on ne savait r?ellement ? quoi songeait la police, en tol?rant des salet?s pareilles!
Andr? eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du boulanger et de la porti?re, puis il r?fl?chit que ce serait stupide et qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il ?tait arriv? au bout de quelque temps, ? un solide et calme m?pris pour ces b?l?tres, quand les disputes de M?lanie et du concierge r?veill?rent ses fureurs et lui firent appr?hender, dans sa nouvelle rue, une semblable explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit v?ritablement son assiette que lorsque les querelles parurent avoir d?sormais pris fin.
Une, deux, trois semaines, s'?coul?rent encore. Il entra dans une p?riode compl?te de qui?tude, travailla d'arrache-pied et, ? l'abri des revendications de Berthe et des D?sableau qui acceptaient les conditions pos?es par le notaire, isol? des relations ennuyeuses et des corv?es du monde, all?g? des tracas du m?nage, savourant la paix d'un homme constamment d?boutonn? et en pantoufles, il rappela peu ? peu ses manies de gar?on, s'?panouit dans un bonheur de sans-g?ne et de bonne ch?re; il se trouva, en un mot, parfaitement heureux.
Alors la crise juponni?re vint.
Cette tranquillit? qu'il avait reconquise ? si grand'peine, fit place ? un ind?finissable malaise qui s'accentua et aboutit ? une sorte de spleen qu'il attribua aux allanguissements du printemps et aux troubles nerveux qui l'accompagnent.
L'aversion de son int?rieur qu'il avait tant choy?, se montra. Irritable et agac? par le moindre bruit, il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant ? mourir chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, il rentrait et tombait harass? sur un fauteuil. Il restait, immobile, sans force pour secouer la torpeur qui l'accablait, attendant pour se lever que les plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, et devenue inerte et comme paralys?e, la main servant d'appui ? sa t?te, le picot?t d'une fa?on presque douloureuse.
Il se raisonna, se fermant volontairement les yeux, s'?garant de parti pris, craignant de mettre, en se t?tant, le doigt sur la plaie qu'il sentait se rouvrir et le tirer. N'?tait-il donc pas heureux? Ma?tre de ses actions, bien dorlot? et bien nourri, il menait en somme la m?me existence b?ate qu'avant son mariage, au moment o? il avait eu les moyens de s'offrir une bonne. Il s'avoua, lass? de ces subterfuges, que cette existence n'?tait plus la m?me que celle de jadis, qu'il y avait, en plus ou en moins, quelque chose qui la modifiait du tout au tout sous une apparence ?gale.
Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant lui. Il s'interposa entre sa vie pr?sente et sa vie pass?e. Ainsi que ces verres qui d?forment les objets qu'ils r?fl?chissent, il brouilla et g?ta l'image d'?go?ste bien-?tre qu'il avait autrefois go?t? et qu'il esp?rait go?ter encore. L'aveu lui ?chappa, la femme manquait.
Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi vivre seul!--La crise juponni?re qui ?clata alors qu'Andr? fut d?livr? de sa premi?re stupeur et qu'il n'?prouva plus d'inqui?tes sollicitudes pour le fonctionnement de son existence r?organis?e et remise ? neuf, fut m?rie et h?t?e encore par les condol?ances de M?lanie. Elle jugea, en effet, n?cessaire de lui demander chaque fois qu'il recevait une lettre, des nouvelles de sa femme. Au fond, elle redoutait que Madame ne se port?t mieux et ne rev?nt prendre la direction du m?nage. Il ?tait probable que, dans ce cas, elle r?glerait les d?penses et cong?dierait le sergent de ville que M?lanie avait amen?, ? ses heures de libre, dans le logis, pour cirer les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le tabac d'Andr?; mais, comme le nez de son ma?tre pointait chaque fois qu'elle lui parlait de sa femme, M?lanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et retenant le nom de la maladie qu'Andr? lui avait cit?, ? tout hasard, elle consulta l'herboriste du Gros-Caillou qui fut d'avis que la patiente tr?passerait un jour ou l'autre.
Rassur?e, M?lanie crut n?anmoins de son devoir de continuer ses j?r?miades et apr?s avoir activ? la crise, elle contribua ? l'aggraver. Andr? s'amollissait maintenant dans une fain?antise travers?e de r?veils et de rages lorsqu'il ?tait chez lui, seul, mais ? l'heure du d?ner, un profond d?couragement succ?dait ? ses col?res. Il mangeait vite et sans faim, ainsi qu'un homme qui se d?p?che d'accomplir une corv?e. Les coups de timbre appelant M?lanie sonnaient ? la file et avec une telle rapidit? qu'elle demeurait b?ante, le cou gorg? de soupe, lorsqu'il r?clamait le fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre, qu'il ne lisait point et, une fois le repas termin?, il emportait son volume avec lui et allait s'affaler sur un fauteuil, dans son cabinet de travail.
Les soir?es qui s'allongeaient en clart? le d?sesp?r?rent. L'?tat aigu de la crise se d?clarait, le soir surtout, comme la fi?vre qui reprend, d?s le cr?puscule, le malade fatigu? par la vie du jour. C'?tait moins la hantise des spectacles lubriques qu'une app?tence nerveuse vague, qu'une r?verie confuse. Il d?sirait la femme, non pour l'?treinte charnelle de son corps, mais pour le fr?lement de sa jupe, la cliquette de son rire, le bruissement de sa voix, pour sa soci?t?, pour l'air enfin qu'elle d?gage. Sans elle, son logement lui semblait maussade.
Incapable de tout travail, fatigu? par toute lecture, opprim? par un accablement sans fin, tortur? par les sourdes r?bellions de la nature qui s'insurgeait contre cette vie clo?tr?e, il regardait le jour tomber peu ? peu et il ?prouvait dans cette d?tresse que verse la brune, une triste et consolante piti?, il sentait comme une sorte de doux appui qui lui venait.
Des r?ves de gar?onnet, des fra?cheurs niaises de galopin ?closaient dans ce navrement. Il avait eu, de m?me que bien d'autres, des id?als tu?s sous lui, et des souvenirs d'amours enfantines se r?veillaient tout d'un coup chez ce sceptique.
Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aim?e ainsi qu'il est convenu qu'on aime dans les romans, mais qui lui avait plu, qui avait ?t? la premi?re ? le charmer, au sortir du coll?ge, l'obs?da. Il se rem?mora avec une vivacit? ?tonnante d'impression, des journ?es ? la campagne, des t?te ? t?te, un peu en avant des parents soup?onneux, des rires ?touff?s, des b?tises de fleurs cueillies, toute une cour passionn?e qui lui avait fait hausser les ?paules plus tard, au moment o? elle s'?tait mari?e.
Il se rappela plus nettement encore une certaine sc?ne, un soir. Tandis que la famille jouait ? la bouillotte, dans le salon, ils ?taient all?s se promener dans le parc, sous des ch?taigniers. Elle s'?tait assise sur un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix chang?e: Assieds-toi l?--et, ils ?taient rest?s sans souffle, elle chassant du bout du pied les ?cales s?ches des ch?taignes, lui, les mains tremblantes et le coeur battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire. On les avait ramen?s et la jeune fille avait ?t? fortement grond?e. La famille avait certainement cru ? une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour sa part.
L'?vocation de cette sc?ne ?tait si exacte, si claire, qu'Andr? ressentait le m?me frisson, la m?me g?ne qu'au moment o? elle s'?tait pass?e.
Suivant cette fili?re de souvenirs, il supprimait d'un coup la br?che creus?e par le mariage de cette jeune fille entr'eux et il se figurait que l'ayant ?pous?e, il coulait avec elle une existence de douceur et de paix, puis, revenu ? lui, il se traitait d'imb?cile et d'enfant, allumait la lampe qui dissipait, avec sa clart?, toutes ces r?veries flottantes et soudainement mises en ?moi depuis pr?s de quinze ans qu'elles sommeillaient et semblaient mortes.
Add to tbrJar First Page Next Page